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Numéro 2

Comment cohabiter plus harmonieusement avec les animaux?

Audrey Girard, Evelyn Forero, Sarah Cacoub

Comment cohabiter plus harmonieusement avec les animaux?

Notre civilisation a détruit quantité de sociétés humaines, mais c’est peut être à l’égard des animaux non humains qu’elle s’est révélée la plus destructrice et la plus violente. D’une part, son expansion est synonyme de disparition rapide de la vie sauvage. Bon nombre d’observateurs considèrent en effet que nous avons déclenché la sixième extinction massive d’espèces de l’histoire du vivant1. D’autre part, nous produisons des quantités phénoménales d’animaux d’élevage à qui nous imposons des conditions de vie généralement effroyables. Est-ce défendable d’un point de vue moral? Nous sommes de plus en plus nombreux à en douter. Mais que faire pour instaurer entre les animaux humains et non humains des rapports moins violents? Comment vivre ensemble de manière plus harmonieuse et juste? Pour Sue Donaldson et Will Kymlicka, un couple de philosophes militant pour la justice animale, les lois visant à mieux protéger le bien-être des animaux, comme celle qui a été adoptée au Québec récemment2, ne suffisent pas. Il faut accorder à ces êtres des droits politiques.

 

Zoopolis

La proposition de Donaldson et Kymlicka, exposée dans leur ouvrage Zoopolis, repose sur au moins deux postulats importants3. Le premier concerne la « nature » des animaux non humains. Selon ces chercheurs, ceux-ci ne sont pas seulement des êtres sentients, c’est-à-dire capables d’éprouver de la souffrance, du plaisir et d’autres émotions. Outre des intérêts, ces êtres vivants sont « doués de compétences qui leur permettent d’être les auteurs de leur propre vie […] des êtres dont l’épanouissement est conditionné par la possibilité d’agir selon leur volonté4 ». Agir de manière équitable à leur égard suppose donc de respecter ces dispositions. Deuxième postulat essentiel de Donaldson et Kymlicka: protéger les animaux de toute souffrance inutile en leur accordant des droits « négatifs » (qui se traduisent pour les humains par des interdits) ne peut suffire à garantir une cohabitation harmonieuse avec eux. Il faut aussi leur ménager une place ici-bas. Pour les auteurs de Zoopolis, cela suppose de reconnaître des droits « positifs » aux animaux, ce qui implique pour les humains de respecter un certain nombre d’obligations à leur égard.

 

Quel serait le contenu de ces droits positifs? Donaldson et Kymlicka n’inventent rien. Ils proposent simplement d’appliquer à nos rapports avec les animaux les principes que nous avons mis en place dans le monde moderne pour réguler les relations entre humains sur le plan politique. Et de la même façon que nous ne reconnaissons pas les mêmes droits aux membres de notre pays et aux ressortissants d’autres pays, nous pourrions reconnaître des droits différenciés aux animaux selon leur proximité plus ou moins grande avec nous. Dans cette perspective, Kymlicka et Donaldson suggèrent de diviser les animaux en trois grands groupes.

 

La première catégorie rassemble les animaux domestiques, c’est-à-dire ceux qui entretiennent les relations les plus étroites avec les humains. Il s’agit à la fois des animaux de compagnie et des animaux d’élevage. Zoopolis propose de leur accorder ni plus ni moins la citoyenneté, ce qui implique de les considérer non plus comme subordonnés à la satisfaction de nos besoins mais comme membres à part entière de la communauté politique à laquelle chacun d’entre nous est censé appartenir. Ce statut leur donnerait notamment le droit d’habiter le territoire national, de le quitter et d’y retourner à leur guise. Évidemment, leur élevage dans le but d’être consommés par des humains deviendrait interdit. Considérable actuellement, leur nombre déclinerait donc très rapidement. Concrètement, la protection de ces droits serait assurée par des représentants humains.

 

La deuxième catégorie rassemble ceux que Kymlicka et Donaldson proposent d’appeler les animaux « liminaux ». Par ce terme, ils désignent des animaux vivant de façon autonome, mais en périphérie immédiate des êtres humains (ex: souris, pigeons, goélands...). Moins proches de nous que les animaux domestiques (distance sociale), ils vivent néanmoins en permanence à notre contact (proximité géographique), contrairement aux animaux proprement « sauvages ». En s’inspirant des droits restreints que l’on reconnaît à des immigrants nouvellement reçus, les auteurs de Zoopolis proposent d’accorder à cette catégorie d’animaux, qui n’ont d’autre solution pour vivre que de partager notre habitat, le statut de « résidents ». Cette « résidentialité » procure des droits moins étendus que ceux qui sont associés à la citoyenneté, mais elle implique la reconnaissance du droit de résider sur un territoire occupé par les humains, sans être considérés comme des intrus qu’on peut déplacer ou exterminer à volonté. Toutefois, ce statut n’écarte pas la possibilité d’un contrôle du nombre de ces animaux lorsqu’ils deviennent trop envahissants5.

 

La troisième catégorie est celle des animaux sauvages, qui ont en commun de vivre à distance des humains tant sur le plan géographique que sur le plan social. Généralement, ces animaux ne cherchent pas à interagir avec nous. De la même façon que nous reconnaissons en principe aux membres d’une nation étrangère la souveraineté sur le territoire qu’ils habitent, nous pourrions accorder un tel statut à ces êtres qui occupent un espace donné à l’écart de nos lieux de vie et y mènent autant que faire se peut une existence indépendante de la nôtre. La reconnaissance de cette « souveraineté » impliquerait notamment une protection active des intérêts vitaux de ces animaux « contre les menaces de conquête, de colonisation, de déplacement et de soumission à la domination étrangère6 ». En clair, nous ne pourrions plus les chasser, les déplacer ou même les déranger comme nous le faisons actuellement. Cela imposerait des limites à certaines activités industrielles et à l’étalement urbain. Par ailleurs, nous aurions un devoir d’assistance vis-à-vis de ces animaux lorsque leurs conditions d’existence seraient menacées par une catastrophe sur leur territoire7, comme nous l’avons à l’égard des autres nations humaines.

 

Un modèle politique décroissanciste?

Le respect de ces droits politiques aurait évidemment des incidences considérables sur notre mode de vie actuel. Il s’agirait à proprement parler d’une révolution, comme le reconnaissent Kymlicka et Donaldson:

 

Qu’implique le fait de reconnaître les animaux comme des personnes ou des « soi » [selves] dotés de droits inviolables? Exprimé sous la forme la plus simple, cela signifie que l’on reconnaît qu’ils ne sont pas des moyens pour nos fins. Ils n’ont pas été placés sur Terre pour nous servir, nous nourrir ou nous réconforter. Ils ont au contraire leur propre existence subjective, et donc leurs propres droits égaux et inviolables à la vie et à la liberté, ce qui interdit de leur faire du mal, de les tuer, de les emprisonner, de les posséder et de les réduire en esclavage. Respecter ces droits exclut à peu près toutes les pratiques en vigueur dans les industries utilisant des animaux, et où ceux-ci sont possédés et exploités pour le profit, le plaisir, l’éducation, la commodité ou le confort des humains8.

 

A bien des égards, ce changement radical dans nos relations avec les animaux s’inscrirait parfaitement dans le cadre d’une politique de décroissance. Trois valeurs essentielles sont défendues par les objecteurs de croissance: le respect de la vie, la justice sociale et l’autonomie ou l’émancipation des êtres humains. Les propositions de Kymlicka et Donaldson sont parfaitement cohérentes avec la première de ces valeurs, bien qu’elles ne portent que sur l’existence des êtres sentients. Au-delà du bien-être des animaux, on peut penser que la mise en œuvre des idées présentées dans Zoopolis réduirait de manière très significative la dégradation actuelle de la biosphère. L’élevage industriel qui pose aujourd’hui tant de de problèmes sur le plan écologique disparaîtrait en effet. Plus généralement, appliquer ces droits politiques imposerait nécessairement des limites à la production de biens et de services dans nos sociétés, donc à la croissance économique. Au bout du compte, l’espèce humaine aurait tout à y gagner, puisque cela contribuerait à préserver son habitat terrestre.

 

La raison d’être d’un travail comme celui de Kymlicka et Donaldson est de faire valoir l’impératif de justice non plus seulement entre humains, mais aussi entre humains et animaux. Certains considéreront qu’une telle revendication a quelque chose d’indécent alors que les injustices entre humains sont plus criantes que jamais dans le monde. Mais la lutte pour l’égalité entre les humains exclut-elle la lutte pour l’égalité entre animaux humains et non humains? Par ailleurs, ces deux formes d’injustices ne sont-elles pas liées l’une à l’autre? L’élevage industriel sert essentiellement aujourd’hui à nourrir les fractions les plus aisées de la population humaine. Il prive ainsi les moins nantis de l’accès à des moyens de production précieux (terres, eau…) et à des aliments végétaux. Plus fondamentalement encore, la manière de traiter les animaux humains et non humains est-elle si différente en contexte capitaliste? Dans les deux cas, il s’agit d’exploiter au mieux des « ressources » en vue de valoriser un capital… L’anarchiste Louise Michel (1830-1905) disait à ce sujet: « On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens: pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux? C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre9. »

 

Enfin, les propositions contenues dans Zoopolis convergent avec celles de la décroissance sur un troisième plan, celui de la valorisation de l’autonomie. En réclamant pour les animaux des droits politiques, Kymlicka et Donaldson font la promotion d’une révolution démocratique dans nos sociétés, comme les objecteurs de croissance. Il s’agit « simplement », si l’on peut dire, d’élargir le cercle du demos à des êtres qui en sont pour le moment exclus, en dépit du fait qu’ils sont tout à fait capables de faire des choix et d’agir de manière autonome dans un contexte approprié. Il faut reconnaître que rares sont les penseurs de la décroissance à soutenir de telles idées. Celles-ci nous semblent pourtant tout à fait cohérentes avec les valeurs fondamentales de cette mouvance politique et ne peuvent que contribuer à revivifier l’idéal démocratique dont nos institutions politiques actuelles ne cessent de s’éloigner.

 

Certes, la mise en œuvre du modèle proposé par Kymlicka et Donaldson poserait de nombreuses difficultés. Par ailleurs, on peut en déplorer le caractère à la fois très anthropocentrique et très ethnocentrique. Il s’agit en effet d’appliquer aux animaux non seulement des droits humains, mais de surcroît des droits élaborés dans le contexte spécifique de la modernité occidentale, selon une perspective qui plus est essentiellement libérale. Est-ce vraiment la meilleure manière de tenter d’instaurer une cohabitation plus harmonieuse avec ces autres êtres que de leur imposer nos vues, fussent-elles généreuses? En particulier, il n’est pas certain du tout que l’institution de l’État nation, présupposée par Zoopolis, soit la plus prometteuse pour la suite du monde. L’idée de souveraineté sur un territoire qui fonde cette institution ne doit-elle pas être questionnée? N’est-elle pas en partie la cause de la destruction en cours de notre habitat terrestre? Un projet comme celui des droits de la Terre Mère, mis de l’avant à Cochabamba en Bolivie, en avril 2010, ne serait-il pas plus intéressant dans cette perspective, parce que moins anthropocentré et occidentalocentré, justement?

 

Les idées de Kymlicka et Donaldson soulèvent donc plusieurs problèmes et doivent être examinées avec soin. Elles ont toutefois une vertu essentielle au regard de la décroissance: en elles-mêmes, elles contribuent à « décoloniser notre imaginaire » en rendant pensables et concevables des rapports entre humains et non-humains totalement différents. Et c’est déjà beaucoup!

Notes

1 Gerardo Ceballos et al., « Accelerated Modern Human-Induced Species Losses: Entering the Sixth Mass Extinction », Science Advances, vol. 1, no 5.

2 La Presse canadienne, « Québec adopte une loi pour le bien-être et la protection des animaux », 4 décembre 2015; Loi visant l’amélioration de la situation juridique de l’animal, [www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-54-41-1.html].

3 Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights, Oxford, Oxford University Press, 2013.

4 Estiva Reus, « Quels droits politiques pour les animaux? », Cahiers antispécistes, n° 37 (hors-série), mai 2015, p. 8 du tapuscrit disponible sur Internet, [www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article429].

5 Le contrôle des populations pourrait par exemple se faire en limitant les sources de nourriture à l’aide de poubelles et de lieux de stockage (entres autres).

6 Donaldson et Kymlicka, Zoopolis, p. 151.

7 Un exemple d’assistance aux animaux sauvages serait d’avoir recours à des bassins d’eau en cas de grandes sécheresses inhabituelles.

8 Donaldson et Kymlicka, Zoopolis, p. 40.

9 Citée dans « Mémoires sélectives. Louise Michel et les autres animaux », dans L’Antispéfeuille, n° 6, mai 2007.

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