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Numéro 3

Fin de la croissance, fin des voyages?

Geneviève Proulx-Masson, Constance Bassouls

Fin de la croissance, fin des voyages?

La prospérité économique des Trente Glorieuses a fortement contribué à l’essor de l’industrie touristique, d’abord en Occident, puis partout dans le monde. En 65 ans, le nombre de touristes internationaux s’est vu multiplier par 45[1]. Selon un rapport publié en 2018, le tourisme est le troisième plus important secteur du commerce international et représente à lui seul 10,4% du PIB mondial en plus de soutenir 313 millions d’emplois à travers le monde[2]. Comme les autres, ce secteur florissant produit des externalités néfastes sur le plan environnemental, s’inscrit dans des rapports inégalitaires entre humains et est de plus en plus contrôlé et balisé par l’industrie du tourisme. Dans une perspective de décroissance, cette industrie doit donc être remise en question. Mais faut-il renoncer au voyage ? Nous ne le croyons pas, bien au contraire. La décroissance pourrait être la condition ou au moins l’occasion de découvrir ou redécouvrir le voyage, entendu comme une manière d’apprendre, de réfléchir, de partager et surtout de créer des liens avec autrui.

 

Voyager sans ravager

 

Le tourisme est responsable de 8% des émissions de gaz à effet de serre globales, principalement en raison du transport, mais également d’autres facteurs que sont l’alimentation, l’hébergement et les activités telles le magasinage[3]. Ainsi, est-il possible de voyager tout en minimisant notre empreinte écologique ? Bien que nous ne croyions pas que la solution réside dans la compensation carbone ou l’éco-tourisme, nous pensons que reconsidérer notre rapport à la distance et au temps pourrait nous permettre de voyager de manière soutenable. De nos jours, il n’y a rien de plus banal que de commencer sa journée sur un continent et de la terminer sur un autre, dix fuseaux horaires plus loin. L’avion a aboli les distances, mais c’est un des modes de transport les plus polluants. De manière générale, les transports motorisés ont tendance à nous faire perdre la notion de la distance parcourue et à nous inciter à voyager de plus en plus loin. De fait, aller loin rapidement avec des moyens de transport non-polluants semble inconcevable. Dans des sociétés post-croissance, les voyages lointains seraient donc beaucoup plus exceptionnels. Néanmoins, l’augmentation de la fréquentation de grands sentiers de randonnée comme le Pacific Crest Trail aux États-Unis[4] ou le chemin de Saint-Jacques de Compostelle[5] en France et en Espagne est un indicateur que les gens sont prêts à entreprendre de grands déplacements à pied.

Dès lors, il ne faut pas se contenter de ces itinéraires connus, mais ouvrir ses horizons et sortir des sentiers battus. Comme on entend souvent, ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage. De plus, en reconsidérant notre rapport à la distance et au temps, et donc en acceptant d’abandonner nos moyens de transports habituels, il y a potentiellement de véritables aventures en perspective, comme par exemple partir de Montréal et se rendre à pied au Mont Saint-Hilaire, ou encore en canot à Trois-Rivières. Le vélo, pour les déplacements terrestres, et le voilier, pour les déplacements maritimes, sont d’autres exemples de moyens de transport soutenables. Une autre forme de voyage pourrait aussi consister en un mode de vie semi-nomade, comme dans certaines sociétés autochtones ayant existé en Amérique du Nord. Bien qu’elles constituent aujourd’hui une espèce rare, il continue d’exister des personnes qui choisissent un mode de vie marginal entièrement axé sur le voyage, sorte de vagabonds, un peu à l’instar des pèlerins d’une autre époque.

Outre les déplacements rapides, les infrastructures touristiques constituent un autre élément à reconsidérer. Ces infrastructures contribuent à la destruction de nombreux espaces naturels et milieux de vie. Les complexes hôteliers s’accaparent d’énormes terrains et font une utilisation abusive d’eau et d’énergie pour satisfaire les besoins de leur clientèle. Pour faire contrepoids à ce tourisme destructeur, la pensée du leave no trace s’est développée depuis quelques années. L’idée est de prendre conscience de l’impact environnemental de ses voyages et de tenter de minimiser cet impact le plus possible en respectant certains principes de base[6]. Si individuellement nous devons faire attention aux gestes que nous posons lors de nos voyages, c’est l’idée même que le voyage nécessite forcément des infrastructures qu’il s’agit de revoir. En effet, la marche à pied, sac au dos, avec une tente, reste un mode de voyage assez peu destructeur. Évidemment, cette façon de voyager est plus difficilement accessible pour les personnes âgées ou à mobilité réduite. Doivent-elles pour autant renoncer au voyage ?

Cette dernière question est en fait la question clé qu’imposent de se poser les enjeux environnementaux : est-ce possible pour tout le monde de voyager ? Le tourisme de masse étant très destructeur, dans des sociétés post-croissance, les voyages seraient donc forcément moins nombreux. Il serait possible d’envisager un système dans lequel des émissaires seraient mandatés pour voyager, puis partager leur expérience et leurs apprentissages avec les autres membres de leur communauté. Cette dernière pourrait d’ailleurs être responsable de décider qui voyagerait. On peut aussi penser à un système rotatif tel que couramment envisagé par le courant de la décroissance.

 

Voyager sans exploiter

 

En plus d’être écologiquement insoutenable, le tourisme est également profondément injuste. D’abord, il n’est rendu possible qu’en raison des rapports d’exploitation qui sous-tendent les relations entre le Nord et le Sud. Si les habitants du Nord peuvent se payer des vacances dans les pays du Sud, c’est que tout y est moins cher. À l’inverse, les habitants du Sud se heurtent à des barrières tant légales que financières lorsqu’ils veulent se rendre au Nord. Les caravanes de migrants parties de l’Amérique centrale pour se rendre aux États-Unis sont un exemple fort éloquent de cette disparité. De plus, même si le tourisme de masse avec ses forfaits à bas prix est rendu de plus en plus accessible, il demeure néanmoins réservé à une certaine tranche de la population du Nord, une autre injustice. Évidemment, la solution n’est pas d’augmenter l’accès au tourisme puisque cela supposerait une plus grande exploitation du Sud en plus d’aggraver les choses sur le plan environnemental. Les touristes de certains pays, généralement ceux du Nord, tendent d’ailleurs à polluer davantage à l'étranger que les touristes étrangers ne polluent chez eux[7]. Si le voyage d’élite est quant à lui moins destructeur – on peut penser aux jeunes assez scolarisés qui entreprennent de parcourir le monde, sac au dos, en quête de croissance personnelle – il est justement réservé à une minorité qui, bien que souvent consciente de ses privilèges et consciencieuse de ses choix, n’en demeure pas moins le fruit de profondes inégalités au Nord.

 

Dans des sociétés post-croissance, le voyage devrait donc s’articuler autour de l’échange et du partage et se fonder sur le respect des personnes, des communautés et des territoires. Pour ce qui est de promouvoir l’échange et le partage, les initiatives telles Couchsurfing (hébergement gratuit chez les gens), Help Exchange et WWOOF (travail en échange du gîte et du couvert) ainsi que Greeting (guides locaux bénévoles) peuvent être des avenues intéressantes. Ces plateformes permettent de faire des rencontres et de voyager sans passer par l’échange marchand. Ces initiatives ne sont pas nouvelles, mais elles restent associées à un certain type de voyageur plutôt que de constituer une véritable alternative à l’industrie touristique qui tente d’ailleurs de récupérer certaines de ces idées. Airbnb est l’exemple par excellence de la récupération marchande et donc de la dénaturation du concept de Couchsurfing. Même Couchsurfing, à l’origine un OBNL, s’est vu transformé en corporation, une fois sa popularité révélée, et donc son potentiel lucratif.

 

En revanche, le voyageur n’est pas le bienvenu partout et en toutes circonstances. En effet, il faut savoir reconnaître les limites et les respecter. Cela implique que le voyageur a un devoir de s’informer sur les destinations qu’il souhaite visiter et les manières de le faire. Il doit se questionner sur les relations de pouvoir existantes et sur l’impact qu’aura sa présence selon les choix qu’il fera quant au transport, au logement, à la nourriture, etc. Dans cette perspective, le voyageur n’est plus un consommateur, mais un citoyen avec des responsabilités et une capacité de jugement. Évidemment, dans les conditions actuelles que pose la société de croissance, la possibilité de voyager ainsi revient à une certaine élite bénéficiant d’un minimum de temps et d’argent.

 

Voyager sans s’aliéner ni aliéner autrui

 

Si le tourisme est dommageable pour l’environnement et injuste, on pourrait au moins croire qu’il s’agit d’un moyen d’émancipation, loin du travail et de la routine. Cependant, ce qu’il faut comprendre, c’est que le tourisme s’intègre parfaitement à la dynamique productiviste de notre société, il en est même une condition presque sine qua non. Pour les touristes, les vacances représentent avant tout un temps de répit, de récupération pour le travail salarié aliénant, bien plus qu’un moyen d’émancipation. Par ailleurs, pour les populations qui dépendent du tourisme pour vivre, tout leur développement se retrouve orienté vers cette industrie plutôt que vers les besoins et désirs des habitants.

 

Pour renouer avec le voyage émancipateur, il faut donc d’abord et avant tout du temps, ce qui manque à la plupart des membres de nos sociétés dont le temps de vie est accaparé par le travail. Il faut ensuite refuser les idées reçues, clichés et portraits « carte postale » que nous propose l’industrie touristique. Les attentes particulières qui se forment dans nos têtes conduisent les lieux à se transformer pour mieux correspondre à nos images mentales. À titre d’exemple, les nombreux touristes en quête de soleil et de sable chaud ont, sans y prêter attention, modifié le visage de la Tunisie. Les villes côtières ont subi des transformations drastiques qui ont détérioré à la fois les paysages et la culture locale[8]. Ce n’est qu’une illustration parmi tant d’autres de l’esprit missionnaire du voyageur dont parle Michel Onfray. L’auteur définit cet état d’esprit comme un regard porté sur les choses biaisé par l’ethnocentrisme[9]. Ainsi, ne pas se laisser prendre au jeu des attentes demande d’adopter une posture naïve et ouverte.

 

Sortir physiquement des sentiers battus, des circuits et itinéraires prédéterminés par les infrastructures et l’industrie touristique est également nécessaire pour retrouver la véritable essence du voyage. Avec les circuits touristiques, les possibilités d’exploration et de rencontre, qui sont au cœur de la notion de voyage, se retrouvent pratiquement éliminées. Nos trajets sont fondamentalement déterminés par l’industrie du tourisme et les infrastructures dédiées aux déplacements et aux logements. Ainsi, lorsque l’on voyage, il arrive de se voir déconseiller et même refuser l’accès à certains endroits pour des questions de sécurité, mais très souvent de contrôle. Il existe des ententes tacites afin de retenir les voyageurs à l’intérieur d’un certain périmètre commercial offrant une représentation idyllique des lieux. C’est seulement en s’aventurant au-delà des circuits touristiques que l’on peut renouer avec la richesse du voyage : explorer, rencontrer, être transformé. Qui plus est, cela permet d’avoir une vision plus globale, réaliste et nuancée des lieux ainsi que de prendre conscience des ravages environnementaux et des inégalités qui morcèlent la ville, le pays, le continent. Tel que mentionné précédemment, même un trajet aussi simple que celui de se rendre au Mont Saint-Hilaire à partir de Montréal, pour peu qu’on préconise le transport actif, risque fort d’être peuplé d’embuches rendant l’expédition difficile, voire impossible. Est-ce même légal de marcher sur le bord d’une autoroute ? Enfin, si les frontières artificielles qu’on nous impose sont problématiques, nous devons apprendre à reconnaître les barrières naturelles dont nous pouvons si facilement faire fi grâce à la technique. Se confronter à une montagne, un désert, un océan, permet de redécouvrir l’immensité de la nature et l’impossibilité de réellement la soumettre à la volonté humaine.

 

Explorer et rencontrer

 

Comme nous avons pu le constater, si la fin de la croissance ne signifie pas la fin des voyages, elle requiert néanmoins un retour aux sources en ce qui concerne la notion de voyage et donc la façon de le pratiquer. L’obstacle majeur à ce retour aux sources est évidemment la société de croissance elle-même. En effet, cette dernière favorise le tourisme, mais constitue un obstacle au voyage. Voyager suppose du temps, des rapports relativement égalitaires entre humains, de l’autonomie réelle, tout ce que n’offre pas la société de croissance. Par ailleurs, se laisser aller à l’exploration et aux rencontres ne nécessitent ni de parcourir de longues distances ni d’avoir des infrastructures à sa disposition. À titre d’hypothèse, il n’est pas non plus à exclure que le voyage puisse perdre de son attrait dans des sociétés post-croissance qui donneraient moins envie de « foutre le camp » à la première occasion[10].

 

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[1] Pierret, Frédéric (2015). « Le tourisme est-il devenu un enjeu stratégique ? » Réalités industrielles, n°52, pages 9-13.

[2] Organisation mondiale du tourisme (UNWTO) (2018). « Le tourisme, le commerce et l’OMC ». En ligne. http://www2.unwto.org/fr/press-release/2018-10-08/le-tourisme-le-commerce-et-l-omc-communique-conjoint-du-wttc-de-l-omt-de-l-. Consulté le 4 février 2019.

[3] L’OBS (2018). « Le tourisme, cette industrie qui pollue en silence ». En ligne. https://www.nouvelobs.com/sciences/20180507.OBS6305/le-tourisme-cette-industrie-qui-pollue-en-silence.html. Consulté le 4 février 2019.

[4] Pacific Crest Trail Association, (2016). « PCT visitor use statistics ». En ligne. http://www.pcta.org/our-work/trail-and-land-management/pct-visitor-use-statistics/. Consulté le 11 décembre 2016.

[5] Les Chemins Vers Compostelle (2015). « Les statistiques 2015 du pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle ». En ligne. http://www.chemin-compostelle.info/statistiques/statistiques-pelerinage-compostelle.php. Consulté le 11 décembre 2016.

[6] Sans Trace Canada (2016). En ligne. http://www.sanstrace.ca/accueil . Consulté le 7 novembre 2016.

[7] L’OBS (2018). « Le tourisme, cette industrie qui pollue en silence ». En ligne. https://www.nouvelobs.com/sciences/20180507.OBS6305/le-tourisme-cette-industrie-qui-pollue-en-silence.html. Consulté le 4 février 2019.

[8] El Bekri, Fethi. (2013). « Le tourisme en Tunisie et son impact environnemental ». Maghreb-Machrek, n°2, pages 73-93.

[9] Onfray, Michel (2007). Théorie du voyage : poétique de la géographie, Librairie générale française.

[10] Pour approfondir ces questions : Christin, Rodolphe (2020). La vraie vie est ici. Voyager encore?, Écosociété.

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