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Numéro 1

Le procès de la boîte de conserve

Fannie Couture, Marie-Pascale Laurin, Simon Trépanier

Le procès de la boîte de conserve

Depuis son invention au début du 19e siècle, la boîte de conserve s’est imposée partout sur la planète – à eux seuls, les États-Unis en produisent actuellement 130 milliards par an! De symbole de progrès à l’origine, cette petite boîte métallique est devenue l’occupante discrète de toutes nos armoires de cuisine. Son omniprésence finit par la rendre presque invisible. Mais est-elle aussi inoffensive qu’elle en a l’air? Rien n’est moins sûr.

 

La boîte de conserve, protagoniste de la crise écologique?

Ce type de conservation des aliments pose, en premier lieu, de nombreux problèmes sur le plan écologique. Bien que le contenant d’aluminium soit recyclable à 100 %, il faut d’abord et avant tout qu’il soit acheminé aux centres de recyclage. Selon ses fabricants, le contenant d’aluminium est l’emballage le plus recyclé parmi les contenants de breuvages, avec un taux de recyclage de 65 %[1]. Toutefois, ce qu’ils ne mentionnent pas, c’est que contrairement aux autres matériaux d’emballage utilisés, l’aluminium est de loin le plus énergivore à produire. Sans même considérer les impacts environnementaux de l’extraction de bauxite du sol, le processus de transformation industriel pour obtenir ce métal utilise d’énormes quantités d’électricité[2]. Cela fait de la boîte de conserve le contenant le plus énergivore à remplacer s’il n’est pas recyclé, soit environ cinq fois plus qu’une bouteille en plastique[3]. Puisque la boîte de conserve d’aluminium représente 41 % des contenants vendus (100 milliards d’unités)[4] dans l’industrie des breuvages, la consommation énergétique liée à la production de ces contenants est considérable.

 

Dans le même ordre d’idées, on ne peut passer sous silence les impacts environnementaux engendrés par le transport de ces milliards de contenants en aluminium vers l’ensemble des marchés mondiaux. La boîte de conserve permet d’atteindre une multitude de marchés, tous plus éloignés les uns que les autres — c’est sa force d’un point de vue commercial! Elle a donc été une actrice de premier plan dans le processus de mondialisation des échanges engagé depuis les années 1980. Comme le souligne un rapport d’Équiterre : « en favorisant le commerce international des aliments, le système alimentaire actuel encourage des circuits plus longs de mise en marché, c’est-à-dire qu’il augmente la distance parcourue par les aliments entre le champ et l’assiette »[5]. Franchir ces distances, par transport terrestre ou maritime, participe inévitablement au réchauffement climatique en raison des émissions de monoxyde de carbone que cela occasionne.

 

La boîte de conserve, toxique pour l’humain?

En outre, l’alimentation en conserve est de plus en plus souvent soupçonnée d’intoxiquer ses consommateurs, par le biais des substances chimiques qu’elle contient. C’est le cas notamment du BPA, suspecté d’avoir un impact entre autres sur le système reproductif et de causer le cancer[6]. Le BPA est un des composés qui recouvre les boîtes de conserve afin de limiter le contact des aliments avec le métal[7]. Santé Canada estime qu’en moyenne les Canadiens ingèrent 0,043 μg/kg pc/jour de BPA (dose journalière)[8]. Ces données permettent à Santé Canada d’affirmer que l’exposition au BPA « ne devrait pas comporter de risques pour la santé », car la dose n’est pas assez importante pour être toxique[9]. Logique non? Pas certain, rétorque Cicolella dans son livre Toxique Planète (2013). Ce toxicologue, chercheur en santé environnementale, affirme en effet qu’il est impossible de mesurer l’impact de chacune des toxines ingérées par l’humain; l’ensemble des substances chimiques forment plutôt un « cocktail toxique » qui peut perturber le système endocrinien, voire certaines composantes génétiques et ce, même à des doses minimes.

 

Le système endocrinien est « responsable du développement, de la croissance, de la reproduction, du comportement, de l’énergie et de l’immunité des animaux et des êtres humains » (Cicolella, p. 145). Les perturbateurs endocriniens sont des molécules présentes dans l’environnement qui peuvent altérer le bon fonctionnement du système endocrinien. L’épigénétique étudie notamment l’impact de ces éléments environnementaux sur l’expression du code génétique. Ce champ de recherche en plein développement remet en question le principe fondateur de la toxicologie : la dose fait le poison. Même en quantité infinitésimale, certaines molécules d’origine chimique peuvent affecter gravement la santé humaine.

 

Ainsi, International Food Safety Network soutient que les études sur le BPA sont incomplètes, car elles ne tiennent pas compte du fait que cette substance est capable de modifier le comportement des molécules avec une dose bien inférieure au seuil indiqué[10]. Cela veut dire qu’en respectant le principe selon lequel « la dose fait le poison », les études se concentrent sur l’établissement d’un seuil toxique (dose maximale) sans nécessairement prendre en compte le fait que certaines composantes toxiques peuvent avoir un effet néfaste même à très petite dose. Obésité, cancer, diabète, infertilité sont quelques-unes des conséquences importantes que peut avoir ce « cocktail toxique » sur les humains[11]. La boîte de conserve n’est donc pas nécessairement une méthode de conservation sans dangers pour la santé des individus qui en consomment!

 

La boîte de conserve, facteur d’injustice et d’aliénation? 

Parallèlement, la boîte de conserve symbolise les injustices qui sévissent au sein de la société. Une épicerie hebdomadaire nutritive représente environ 48 % du budget d’une famille à faible revenu, au lieu de 14 % dans les familles ayant un revenu moyen[12]. Par souci d’économie, les familles les plus pauvres vont donc avoir tendance à acheter des produits en conserve, en moyenne 20 % moins dispendieux que les produits frais et 50 % moins que les produits congelés[13]. Ces familles sont donc plus exposées aux risques de santé dont nous avons parlé précédemment[14]. Il est donc possible de soutenir que la boîte de conserve contribue à entretenir la roue des inégalités sociales.

 

Cela dit, le problème ici n’est pas seulement le manque d’argent. Il y a aussi le manque de temps et le manque de connaissances ou de compétences culinaires[15] qui positionnent la boîte de conserve comme un incontournable de nos menus[16]. Autrement dit, pour nous nourrir, nous pouvons choisir entre plusieurs boîtes de conserve, mais dans bien des cas, nous n’avons pas le choix de consommer autre chose que des aliments en conserve. Même si cette contrainte est particulièrement lourde pour les plus démunis d’entre nous, on peut soutenir que cette technique alimentaire exerce un « monopole radical »[17] en matière de pratiques alimentaires. Il est très difficile de se passer des conserves, à cause de leur coût peu élevé évidemment, mais aussi parce qu’elles ont contribué à nous faire perdre l’habitude et la capacité à transformer et préparer nous-mêmes ce que nous mangeons.  

 

Ceci implique que l’activité essentielle par laquelle nous nous maintenons en vie — l’alimentation — dépend désormais très étroitement de stratégies industrielles et de technologies lourdes sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle, au moins à titre individuel. Ces industries et ces technologies nous imposent de la sorte leurs logiques propres, qui n’ont rien à voir avec la satisfaction de nos besoins, mais beaucoup plus avec la quête de profit et la recherche d’efficacité technique. C’est ainsi que nous en arrivons à adopter des pratiques et habitudes alimentaires éventuellement malsaines. Comment prétendre dans un tel contexte que nous sommes libres de choisir ce que nous mangeons?

 

Même cette exigence minimale de l’économie de marché qu’est l’information sur les marchandises offertes à la vente n’est pas respectée par les gigantesques entreprises agro-industrielles qui contrôlent ce secteur. Il est extrêmement difficile aujourd’hui de savoir exactement ce que l’on consomme. Citons le cas des OGM, qui non seulement ne font pas l’objet d’un étiquetage obligatoire au Canada[18], mais dont on ne sait toujours pas quels sont les effets à long terme sur notre santé[19]. De même, il est fréquent que les aliments soient traités, après leur récolte, par des procédés industriels visant à modifier ou à stabiliser leur texture pour faciliter leur mise en vente.[20] Que sait-on des effets de ces techniques sur notre santé? Pourquoi leur emploi n’est-il pas systématiquement signalé sur les aliments concernés?

 

Comment se libérer de la boîte de conserve?

La boîte de conserve pose donc de nombreux problèmes, tant sur les plans écologique et sanitaire, que social et politique. C’est un effet typique de ces techniques industrielles qui, passé un certain seul de diffusion, deviennent contreproductives, comme le soutenait Ivan Illich[21]. Au lieu de nous faciliter l’existence, la boîte de conserve finit par nous la rendre plus difficile. Il faudrait donc pouvoir s’en passer. Mais comment?

 

Il faut d’abord rappeler que bien d’autres techniques de conservation des aliments existent, certaines depuis des dizaines de milliers d’années. La déshydratation, la lactofermentation, le fumage, la conservation dans le sel, l’alcool, le vinaigre, l’huile, le sucre, la graisse sont quelques-unes des techniques qui ont fait leur preuve et qui restent accessibles à tout un chacun.[22] Elles ne posent pas de problèmes sur le plan écologique le plus souvent et présentent plein d’avantages sur le plan nutritif et sanitaire.

 

Mais, dans une perspective décroissanciste, la première chose à faire serait sans doute de diminuer notre consommation d’aliments conservés, au profit d’aliments frais, à condition toutefois de les produire soi-même, collectivement de préférence, ou au moins de les obtenir dans le cadre de circuits courts. C’est la condition pour s’émanciper de la domination de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire, et pour reprendre le contrôle sur cette dimension particulièrement importante de nos existences.

 

Toutefois, ces pratiques exigent généralement du temps, beaucoup de temps, ne serait-ce que pour apprendre ou réapprendre à maitriser les techniques requises. Or, le temps est la ressource qui nous fait le plus défaut aujourd’hui, du fait de la place centrale qu’occupe le travail — l’activité rémunérée — dans nos vies. La boîte de conserve n’a pu justement s’imposer aussi largement que parce qu’elle est la solution la plus simple et la plus économique (à court terme!) pour se nourrir quand on passe l’essentiel de la journée à gagner de l’argent à l’extérieur de chez soi. Par conséquent, il sera bien difficile de se libérer de cette pratique alimentaire sans cesser d’aller vendre sa force de travail, donc son temps, à autrui. Reprendre vraiment le contrôle de son alimentation, suppose probablement d’en finir avec le salariat, rapport social fondateur du capitalisme…

 

En somme et comme toujours, il ne faut pas se fier aux apparences! La boîte de conserve qui occupe le fond de nos garde-mangers est tout sauf un objet anodin et insignifiant. Son existence est inséparable de notre modèle de société et de ses principaux effets pervers : dégradation écologique, injustices sociales et perte d’autonomie. S’en débarrasser suppose donc une vraie révolution!

Notes

[1]Cans: The sustainable and smart solution. (s.d.). Repéré à http://www.smartcansolutions.com/

[2] U.S. Energy Information Administration, Energy needed to produce aluminium, 2012. Repéré à http://www.eia.gov/todayinenergy/detail.cfm?id=7570

[3]Container Recycling Institute. Energy Required to Replace Beverage Containers, 2010. Repéré à http://www.container-recycling.org/images/stories/BUfigures/figure-pngs-new/figure16.png

[4] Container Recycling Institute, U.S. Growth in Packaged Beverage Sales, 2000-2010, 2013. Repéré à http://www.container-recycling.org/images/stories/BUfigures/figure-pngs-new/figure2.png

[5] Équiterre, « Les impacts négatifs de notre système alimentaire actuel », 2007. Repéré à http://www.equiterre.org/sites/fichiers/ImpactsSystAlimActuel.pdf, p.3.

[6] International Food Safety Authorities Network, “ BISPHENOL A (BPA) - Current state of knowledge and future actions by WHO and FAO”, 2009. Repéré à http://www.who.int/foodsafety/publications/fs_management/No_05_Bisphenol_A_Nov09_en.pdf

[7] National Institute of Environmental Health Sciences, “Bisphenol A (BPA): Questions and Answers about Bisphenol A.”, 2014. Repéré à http://www.niehs.nih.gov/health/topics/agents/sya-bpa/.

[8] μg/kg pc/jour signifie microgramme par kilogramme de poids corporel par jour

[9] Santé Canada, « Mise à jour par Santé Canada de l’exposition au bisphénol A (BPA) par voie alimentaire », 2012. Repéré à http://www.hc-sc.gc.ca/fn-an/securit/packag-emball/bpa/bpa_hra-ers-2012-09-fra.php

[10] International Food Safety Authorities Network, Op. Cit.

[11] André Cicolella, « Perturbateurs endocriniens, nanomatériaux, champs électromagnétiques, OGM… Les exceptions qui confirment la règle », dans, Toxique Planète, Paris, Le Seuil, 2013, p.148, 156.

[12] Québec en forme, Atelier 7 : Saine alimentation en milieu défavorisé, des pistes pour y arriver : Aperçu de l’atelier, 2013. Repéré à http://www.quebecenforme.org/evenements/gr13/ateliers/atelier-7-saine-alimentation-en-milieu-defavorise%C2%A0-des-pistes-pour-y-arriver.aspx

[13] S. R, Miller et W. A. Knudson, W.A., « Nutrition and Cost Comparisons of Select Boîted, Frozen, and Fresh Fruits and Vegetables”, American Journal of Lifestyle Medicine. 2014, Doi: 10.1177/1559827614522942. Repéré à http://www.cancentral.com/why-cans-matter/overview#sthash.pFbWfD1O.dpuf

[14] E. M. Power, E. M. (s.d.) “Les déterminants de la saine alimentation chez les Canadiens à faible revenu ». Revue Canadienne de santé publique, 96 (3), S42-S48, 2005. Repéré à file:///C:/Users/Marie-Pascale/Downloads/1514-1703-1-PB.pdf, p. S42

[15] C. Samson, « Cuisiner, un savoir qui se perd », Le Soleil, 2013.Repéré à http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/201303/02/01-4627237-cuisiner-un-savoir-qui-se-perd.php

[16] Front commun pour la justice sociale du N.-B. inc, Être pauvres et bien se nourrir : Essayez-le! : Résultats d'une enquête sur le coût des aliments, Moncton, 2012. Repéré à http://www.canadiansocialresearch.net/nb_rapport.pdf, p.7

[17] Ivan Illich, « Les deux dimensions de la contre-productivité industrielle », dans Œuvres complètes (vol. 1, p. 659-676), Paris, Fayard, 2003, p.669.

[18] Gouvernement du Québec. (s.d.). Source d’information sur les organismes génétiquement modifiés : Étiquetage. Repéré à http://www.ogm.gouv.qc.ca/reglementation/etiquetage.html

[19] Cicolella, Op. Cit, p.154

[20] Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Affaires Rurales de l’Ontario. (s.d.). Transformation et conservation des aliments. Repéré à http://www.omafra.gov.on.ca/french/food/industry/food_proc_guide_html/chapter_5.htm

[21] Illich, Op. Cit, p. 669.

[22] A. Mathieu, « Les méthodes naturelles de conservation d’aliments », Bioinfo, 2012. Repéré à http://www.bio-info.com/fre/28/bien-etre/alimentation/les-methodes-naturelles-de-conservation-des-aliments 

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