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Numéro 3

Songe d'une nuit d'été (sans voitures)

Chloé Champoux, Roxane Moisan-Rougeau, Marie-Pier Villeneuve

Songe d

Montréal - 8 juillet 2100

 

Un nouveau matin s’annonce, au milieu du chant des oiseaux et du bruissement des arbres que j’entends par la fenêtre ouverte. J’ai une belle mission aujourd’hui: celle d'accueillir une nouvelle personne dans notre quartier-village situé à un endroit appelé autrefois Rosemont.

 

De ma fenêtre, on aperçoit d’anciennes maisons privées immenses, occupées à l’origine par des familles ne comptant souvent pas plus de 4 membres et transformées à présent en habitations partagées. La plupart possèdent un ou deux étages de plus qu’à l’origine afin de densifier l’espace habitable. C’est ce qui nous a permis de mettre fin à l’étalement urbain et de créer une vaste ceinture verte autour de la ville. Plusieurs bâtiments sont également munis de grandes fenêtres afin de mieux utiliser la lumière et la chaleur du soleil. Certains sont construits à l’aide d’anciens conteneurs de marchandises, belle manifestation de l’ingéniosité humaine!

 

Les anciennes entrées de cours asphaltées et devantures gazonnées sont dorénavant transformées en jardins accessibles à tous, peuplés d’espèces indigènes et naturalisées, souvent comestibles. Lointaine est l’époque où le gazon était la plante la plus cultivée de ce pays! La rue, autrefois asphaltée, stérile et suffocante, est désormais en terre. Elle grouille d’une vie animale discrète et d’une végétation abondante. Au centre des habitations disposées en U, j’observe notre lieu de méditation entre les arbres, où plusieurs de mes cohabitants sont déjà installés. C’est aussi un lieu d’échange affectionné.

 

Ça sent déjà bon le pain chaud dans ma chambre. Célestin, l’un des cohabitants, est probablement affairé à la cuisine pour le déjeuner. Avant de le rejoindre, je sors cueillir fraises et framboises afin de compléter nos assiettes. J’en profite pour jeter un oeil aux bleuets qui commencent à se former et à se faire désirer.

 

Après avoir laissé une bonne ration de fruits à la cuisine pour les autres, je salue Célestin et j’embrasse ma mère et ma grand-mère qui viennent tout juste de se réveiller en leur souhaitant une magnifique journée.

 

Sur la route, j’entrevois une famille de lièvres qui s’affairent à chercher leur petit déjeuner. Il m’arrive parfois de voir chevreuils et renards, ces animaux discrets, s’aventurer près des habitations communes. Maintenant que les transports motorisés ont disparu et que la végétation a repris davantage de place, la ville leur est plus accueillante. Même le ciel est désormais débarrassé des avions qui empruntaient le corridor aérien de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, en polluant la ville de leurs bruits et de leurs fumées.

 

Plongé dans mes réflexions, une voix  interrompt mes pensées

- Bonjour, monsieur Alexis Poirier? J’ai décidé de vous rejoindre à votre domicile. Je suis de bonne heure, mais j’étais impatient à l’idée de découvrir ma nouvelle ville!

- Antoine Jourdain, enchanté! Aucun problème, j’allais justement à votre rencontre. C’est le moment idéal pour contribuer au jardin collectif, à quelques pas d’ici, avant qu’il ne fasse trop chaud. Saviez-vous qu’il se trouve sur ce qui était, anciennement, le viaduc Rosemont-Van Horne? Cet espace était à l’abandon depuis la disparition des transports motorisés. Nous l’avons transformé en jardin collectif, , à partir de méthodes agricoles inspirées de la [1]pour compléter la production des jardins de façade. C’est par ici!

 

À la croisée des chemins, autrefois le boulevard Rosemont et la rue Saint-Denis, un bâtiment à l’effigie d’un ancien joueur commercial nommé ‘’CGI’’ se dresse devant nous avec ses vignes grimpant sur environ 10 étages.

 

C’est l’un des plus beaux complexes de cohabitation du coin avec en son centre, un endroit accessible à tous ou des artistes pratiquent arts et musique. De l’autre côté, se trouve l’ancien métro Rosemont, dont les installations sont devenues des entrepôts communautaires pour de la nourriture périssable. Certaines lignes ont même été inondées pour les déplacements en canot et l’approvisionnement en eau. De plus en plus, les bâtiments d’habitation sont développés en périphérie de lieux centraux pour la communauté.

 

Arrivés sur l’ancien viaduc maintenant couvert de verdure, nous nous affairons à la collecte des herbes fraîches et des légumes racines ainsi qu’à l’entretien quotidien du jardin et de ses installations auquel nous nous étions engagés. Une fois nos paniers remplis, nous prenons la direction de la salle commune du Parc Lafontaine, là où nous partagerons une partie de notre récolte.

- Je trouve très intéressante votre relation à la nature et la façon dont vous avez réussi à vous réapproprier les espaces. C’est en fait la principale raison qui m’amène à vouloir me joindre à cette collectivité!

- Vous n’avez encore rien vu… Là où nous allons, il y a le parc Lafontaine au centre de la ville qui s’est reboisé naturellement et sur lequel nous n’intervenons plus depuis des décennies. Comme le dit le vieux dicton: « la nature reprend toujours ses droits!»

 

Nous enfourchons donc les vélos disponibles en libre-service près du jardin. Je profite de cette promenade pour raconter l’histoire de notre collectivité à notre nouvel arrivant :

- Cela fait vingt-cinq ans, déjà, que l’initiative de la transition vers un Montréal renouvelé a été amorcée. Notre collectivité autogérée est le résultat d’un mouvement populaire contre la montée des inégalités. Nous assistions à l’époque à la dévitalisation des villes périphériques aux grandes métropoles. Cela impliquait un manque d’accès aux institutions qui assuraient alors le bien-être individuel et collectif, tels que les commerces de proximité, les services sociaux et les transports collectifs, alors que le coût de la vie dans les grandes métropoles était quant à lui insoutenable. Les emplois étaient précaires et les salaires dérisoires par rapport au coût de la vie qui ne cessait d’augmenter. La voiture était devenue un luxe accessible seulement aux plus riches en raison de la raréfaction de l’essence, à laquelle s’était ajoutée une taxe sur le carbone. La population était soumise à une planification du territoire axée sur les transports motorisés qui ne lui convenait plus. Quatre-vingt-dix-neuf pourcents de la population ne possédaient plus de voiture, mais étaient cependant contraints de parcourir chaque jour de grandes distances pour aller travailler et faire des courses. Pendant un certain temps, le développement des transports en commun a compensé les effets néfastes de cette injustice croissante, mais rapidement, la société s’est épuisée.

- Oui, mes parents m’ont raconté que les gens n’en pouvaient plus de perdre plusieurs heures par jour sur les routes asphaltées, chaudes et puantes, pour conserver leur emploi situé dans des villes de plus en plus éloignées.

- Effectivement, le temps, cette ressource précieuse, leur était arraché au nom de la croissance économique. Un groupe d’individus privilégiés dictait le rythme de la vie, les « usages du temps et de l’espace »[2] du bout de leur fortune. Ils se construisaient un monde distinct de celui dans lequel la majorité des gens vivaient. Ces derniers, surendettés et épuisés, n’arrivaient plus à voir grandir leurs enfants, à s’occuper de leurs parents et à développer des liens sociaux. Le tout, au détriment de l’environnement… Métro, boulot, dodo. Quel était le sens de cette vie? Pour aller où? Et à quel prix? Les gens se sont alors mobilisés pour développer un espace, une commune qui répondait à leurs besoins de base: vivre mieux, avec moins et plus tranquillement. Un besoin de se réapproprier l’espace et le temps se faisait sentir. Une vision commune basée sur ce qui rendait réellement les gens heureux émergea: celle d’une ville où l’on se déplace à vitesse humaine, où l’on prend le temps de vivre en relation et où l’on respecte la biodiversité en reconnaissant notre interdépendance. Une ville où l’on s’émerveille à nouveau sans ce désir de contrôle absolu sur son environnement.

- Mais cette transition ne s’est certainement pas opérée dans la sagesse et la douceur...

- Bien vu! La confrontation des mondes s’est faite Plusieurs initiatives citoyennes ont vu le jour dans le but d’améliorer la qualité de vie des citoyens, tels que les jardins urbains ou l’art décoratif extérieur aussi appelé «Open Space Gallery[3]. Mais les résultats n’ont pas été immédiatement ceux attendus: l’économie étant toujours au centre des relations humaines, les inégalités se sont multipliées. D’un côté, les gens plus fortunés et les grandes entreprises se sont accaparés des meilleurs terrains et quartiers. Les municipalités, dépendantes de leurs capitaux, ont longtemps laissé les entreprises dicter les politiques de développement, sans égards aux besoins réels de la population. Cela eut pour effet d’appauvrir davantage les individus vulnérables et de les chasser des endroits qu’ils tentaient désespérément de reconstruire[4].

- Oui, j’ai entendu parler de ces concepts de gentrification et d’instrumentalisation des mouvements sociaux. Comment s’en sont-ils sortis?

- En parallèle, Il y eut des révoltes sur des sujets biens précis, comme le prix de l’essence ou la spéculation foncière. Mais les différents groupes d’individus ont entrepris à leur rythme un long périple, celui de la compréhension profonde de leurs enjeux et des champs de possibilité. Une solidarité toute nouvelle est alors née entre les différents groupes vers cette vision commune dont j’ai parlé. De nouvelles solutions leur sont apparues; des porte-paroles positifs [5]ont pris en charge la coordination des actions et des institutions en marge de celles existantes ont vu le jour. Elles furent le reflet des besoins réels de la communauté.

 

Arrivés à destination, nous laissons nos vélos et rejoignons la salle commune d’un pas détendu. Les espaces sont aménagés pour permettre à tous de se déplacer en sécurité, à pied ou à vélo selon leurs préférences, sans crainte de se faire renverser. Nous croisons Madame  Lafleur, une dame âgée, assise dans un rickshaw[6] Sur ses genoux repose un amoncellement de couvertures tricotées destinées à être distribuées. Antoine continue :

- Votre chemin est vraiment bien entretenu.

- Oui, l’entretien de la route est une responsabilité collective. Les citoyens s’arrangent entre eux et s’assurent que les chemins sont préservés afin de faciliter les déplacements.

 

J’invite Antoine à entrer dans la salle commune, ancien bâtiment utilitaire du parc Lafontaine aménagé par et pour les concitoyens en fonction des besoins de la collectivité,. Plusieurs citoyens sont attablés pour casser la croûte alors que d’autres sont installés confortablement, sur la mezzanine, dans des coussins pour lire ou tricoter. C’est un lieu d’échanges pour l’ensemble de la communauté où les relations sociales et le partage des connaissances sont privilégiés. Au deuxième étage, on peut distinguer les murs bordés de livres à la disposition de tous. Les bibliothèques numériques du début du siècle ont disparue. Leur dépendance aux macro-systèmes techniques (réseau électrique, réseau Internet) les rendait trop vulnérables. Rien ne vaut la sensation, l’odeur d’un bon vieux livre papier, à partager !

 

Présentation faite d’Antoine aux membres de la commune, nous mangeons tout en discutant de cet enjeu qu’est la croissance de la population dans la ville :

- Nous aurons la chance d’en parler lors de l’assemblée communautaire dès demain. Ces questionnements sont primordiaux puisqu’ils permettent de réfléchir à la disponibilité de la nourriture et des matières premières nécessaires à notre fonctionnement par rapport aux besoins croissants en territoire pour le logement et l’aménagement urbain. À ce titre, la densité demeure toujours une question centrale, à savoir ce qui constitue une conception optimale des infrastructures par rapport aux ressources requises pour leur entretien. La salubrité liée à la gestion des déchets est également un sujet crucial car elle est directement liée à notre qualité de vie. Or, une ville dense n’ayant pas les infrastructures adéquates ou l’espace requis pour absorber adéquatement les reliquats de notre existence sera sujette aux épidémies. Il faut maintenir un équilibre tout en prenant soin de laisser la nature accomplir son rôle de régulatrice. Ce sera également l’occasion d’aborder les sujets entourant l’éducation ou tout autre sujet de préoccupation pour les citoyens. Ces assemblées occupent une part importante de notre temps. Dorénavant nos journées comptent moins de 8 heures de travail, ce quinous laisse le temps de faire de la politique!

 

Une fois rassasié, ma voisine de table, Mme Ladouceur, nous propose de nous rendre en vélo collectif à Bellerive, anciennement la ville de Longueuil, à quelques kilomètres au sud du pont Jacques-Cartier. Nous offrons ainsi de faire découvrir à Antoine une bière unique faite à partir de baies sauvages poussant majoritairement sur les rives du Saint-Laurent :

- Les habitants de Bellerive ont développé un savoir-faire distinctif en la matière. Cette visite chez nos voisins permettra à Antoinede rencontrer une collectivité voisine avec qui nous avons des relations basées sur des valeurs d’entraide.

 

Tout en descendant l’avenue Papineau, réduite à un chemin étroit entre les arbres et les jardins collectifs, nous traversons des espaces bondés, fourmillants d’activités :

- J’éprouve de la difficulté à imaginer une ville dont la densité était jadis de dix milles habitants par Km. Nous en sommes à 25 000 dorénavant. Pourtant, cela n’a rien d’invivable et nous arrivons à créer une synergie incroyable entre les habitants ainsi que des possibilités d’entraide infinies Ce qui rendait l’ancienne ville si pénible, c’était la voiture. Une très grande part de l’espace public était réservée à la circulation, et au stationnement de cette machine. Tout cet espace a pu être récupéré pour les humains, pour y habiter, pour s’y nourrir, pour s’y amuser.

 

Nous empruntons le pont Jacques-Cartier, en discutant de son avenir :

- Pour le moment, ce pont reste utilisable et sans danger. Mais un jour, nous devrons l’abandonner à la nature, faute de moyens pour l’entretenir. De toute évidence, il est maintenant bien moins utile puisque très peu d’habitants extérieurs ont besoin de venir chaque jour sur l’île. Désormais, ils s’y rendent pour des occasions exceptionnelles. Le reste du temps, ils vivent dans ces anciennes banlieues devenues des villages.

 

Tout en roulant au-dessus du majestueux Fleuve Saint-Laurent, nous apercevons des dizaines d’embarcations, à rames, à voiles et même parfois à pédales. Le fleuve est redevenu le principal moyen de communication entre les villes et les villages. Le réseau routier a été abandonné peu à peu. La végétation l’a très vite envahi.  

 

Antoine, remarquant que les rives sont paisibles, se risque

- Par chez moi, il est admis de pêcher et de chasser selon les saisons et la disponibilité. Est-ce une pratique courante ici?

- En fait, c’est une question qui est toujours en débat parmi les habitants. Nous n’en sommes pas encore venus à une conclusion qui fait l’unanimité concernant les droits des animaux. Cependant, exécutée avec respect, la pêche, de pair avec la connaissance des plantes rustiques, est un complément nutritionnel de grande qualité.

 

Comme d’habitude, l’accueil des Bellerivois est très chaleureux. Nous visitons la brasserie artisanale tenue par quelques habitants et partageons un souper en leur compagnie. Non seulement ces visites permettent de tisser des liens avec les habitants de communautés voisines, mais elles sont également l’occasion de faire le plein d’idées pour améliorer la vie dans la communauté. Au moment de prendre le chemin du retour, l’un des villageois nous propose de passer la nuit sur place dans le stationnement d’un ancien centre commercial gigantesque réaménagé en parc municipal. Offre qu’on ne peut refuser!

 

Allongés côte à côte dans les hamacs dissimulés sous les arbres, je lance à Antoine en guise de « Bonne nuit » : “As-tu besoin d’un cinq étoiles quand t’en as cinq millions dans le ciel[7]?”

 

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[1] Voir Lonca, Geoffroy. Maguer, Claire. (Avril 2015). « Les promesses de la permaculture » [version électronique], L’Échappée Belle, No 1. Alimentation et décroissance.

[2]Voir Rancière, Jacques. (2019, 8  janvier). «Les vertus de l’inexplicable – à propos des gilets jaunes» [version électronique], AOC, section opinion. Récupéré le 7 avril 2019

[3]Voir Gribat, Nina. (2017,4  avril). «Overcoming Decline Through Graffiti? The Case of the Open Space Gallery in Halle (Saale)» [version électronique], métro politiques.org, section From de field. Récupéré le 7 avril 2019

[4]Voir Paddeu, Flaminia. (2017,7 avril). «Sortir du mythe de la panacée. Les ambiguïtés de l’agriculture urbaine à Détroit» [version électronique], métro politiques.eu, section terrains. Récupéré le 7 avril 2019

[5]Voir Flipo, Fabrice. (2019,7  janvier). «Pourquoi les gilets jaunes sont «sages» - et vont sans doute  le rester» [version électronique], AOC, section opinion. Récupéré le 7 avril 2019

[6] “Un rickshaw, aussi appelé trishaw, est un véhicule tricycle utilisé pour le transport, que ce soit de personnes ou de marchandises. On en distingue deux types, motorisés ou non motorisés(…) pour le type non motorisé, il est généralement à propulsion humaine à la manière d'une bicyclette. (Wikipédia, consulté le 13 décembre 2016)

[7] Tiré de "Et oui! C'est ça la vie", chanson de Richard Desjardins

 

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