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Numéro 1

Tous végétariens ?

Jean François Chartrand et Hatim Fassi-Fihri

Dans l'imaginaire collectif, l'élevage industriel renvoie souvent à ces immenses hangars où des milliers de vaches, poulets et cochons nourris aux grains sont confinés entre quatre murs dans l'attente d'une fin tragique. Rares sont ceux qui n'ont pas au moins une fois eu l'audace de visionner l'une de ces vidéos-chocs à retourner l'estomac des internautes les plus endurcis. Mais rassurez-vous, ces images risquent de n’être bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Les industriels du secteur ont effectivement pris les choses en mains : désormais, dénoncer la cruauté des éleveurs industriels américains peut être considéré comme un acte terroriste![1] La cruauté à l’égard des animaux n'est cependant qu'un volet de la critique adressée à l'élevage industriel. Ses effets désastreux sur l'environnement ou ses impacts sociaux à l'échelle locale et internationale viennent compléter un tableau déjà bien morose. Une idée occupe par la force des choses de plus en plus de place dans le débat citoyen : ne devrions-nous pas tous devenir végétariens ?

 

Une pratique insoutenable, injuste et aliénante

L'élevage industriel n'est pas atemporel. C'est un mode de production très moderne, apparu après la deuxième guerre mondiale pour l’essentiel, aux États-Unis tout d’abord. Il constitue l’aboutissement logique d’une recherche constante de productivité impulsée par la dynamique capitaliste et soutenue par les États Occidentaux à l’origine. L’un des problèmes qu’il pose est que sa productivité n’est qu’apparente. De nombreuses externalités négatives (ou "coûts cachés") sont effectivement associés à cette production et rendent la pratique insoutenable, aliénante et injuste.

 

Première externalité de taille, l'élevage industriel contribue grandement au réchauffement climatique. Il y a approximativement 1,3 milliard de vaches sur la planète (soit une vache pour 5 humains). Ces vaches exhalent environ 300 000 milliards de litres de méthane par an. À une échelle plus large, la FAO a estimé que la filière de l'élevage industriel dans son ensemble (de la production fourragère au transport du produit alimentaire fini) est responsable de 18% des émissions des gaz à effet de serre, soit plus que les transports.[2]

 

Autre problème, la mise en place des techniques d'élevage intensif et la recherche de productivité à bas coût ont entrainé la disparition des petits producteurs, des communautés rurales et d'une quantité de savoirs traditionnels de grande valeur. De 1991 à 2011, le nombre d’exploitants agricoles canadiens a baissé de 390 875 à 293 925 (un recul de 25 %). Aujourd'hui, les "agriculteurs" qui ont survécu appliquent des recettes scientifiques au compte-goutte pour administrer la bonne dose d'hormones, de médicaments ou de graines à des animaux réduits à l’état de pures marchandises. Les agriculteurs et les éleveurs deviennent quant à eux les sous-traitants de grosses compagnies agroindustrielles et perdent le contrôle de leur activité. Il ne s’agit plus de nourrir des humains mais de faire fructifier des capitaux.

 

L’élevage industriel pose aussi des problèmes en termes de justice. Bien que les vaches soient naturellement conçues pour brouter des pâturages, l’essentiel de l'alimentation des animaux d'élevage est aujourd'hui à base de céréales et de soja. Nous donnons tellement d'importance à notre consommation de viande que plus de 90 % des tourteaux de soja et 60 % du maïs et de l'orge sont cultivés pour l'alimentation des animaux. La majorité des exploitations agricoles qui produisent ces denrées sont issues de pays en voie de développement et nécessitent une privatisation de terres au détriment d'une population démunie qui ne bénéficiera pas des retombées de l'exploitation. Au Brésil par exemple, la déforestation et l'appropriation unilatérale de terres amazoniennes pour la culture d'un soja destiné à nourrir des bovins provoquent des confrontations parfois violentes entre peuples indigènes, multinationales et gouvernements.

 

De même, alors que de nombreuses populations dans le monde n'ont pas accès à l'eau potable, la quantité d'eau nécessaire pour abreuver les animaux d'élevage et irriguer les cultures destinées à leur alimentation est immense. Selon le Forum Économique Mondial, l'élevage industriel représente 8% de toute l'eau que nous utilisons dans le monde ; une eau qui manque cruellement pourtant à des millions d’êtres humains. De manière générale, que ce soit au niveau de l'accès à la terre, à la nourriture ou à l'eau, l'élevage industriel met en compétition des humains et des animaux, au profit d'une minorité d'Hommes.

 

Quelles solutions?

Quelles sont les alternatives à envisager pour un mode de production de viande animale soutenable, autonome et juste? Nul besoin de réinventer la roue, l'histoire humaine a connu des solutions tout à fait cohérentes avec les valeurs de la décroissance avant l'arrivée de l'élevage industriel.

 

Les plus utopistes feront l'apologie d'un mode de consommation qui viendrait répondre à nos besoins premiers en nous renvoyant au monde d'avant la première vraie "révolution agricole", soit la révolution néolithique. Un monde où l'Homme se nourrissait de chasse et de pêche et où même l'agriculture n'avait pas été inventée. Les défenseurs du régime paléolithique, par exemple, s'aligneraient avec cette alternative en signalant que notre régime alimentaire a évolué beaucoup plus rapidement que notre code génétique et, par conséquent, nos besoins physiologiques. Mais arrêtons-nous là! Même si la chasse et la pêche sont idéalement conciliables aux valeurs décroissancistes, pouvons-nous imaginer 8 milliards de chasseurs-cueilleurs arpentant la planète?

 

Une solution plus réaliste serait l'autoproduction de viande, c'est-à-dire une production individuelle ou prise en charge par des communautés locales, à échelle réduite. Pour que cette production réponde à l'impératif de soutenabilité, il faudrait que les aliments servant à nourrir les animaux soient produits par les éleveurs et que les producteurs soient aussi consommateurs. Ainsi, les externalités négatives sur l'environnement seraient largement réduites. Les coûts de production de viande étant entièrement assumés par le producteur/consommateur et la communauté locale, il y a fort à parier que la consommation et la production à l'échelle macroscopique décroîtraient.

 

Un exemple concret de ce type de mode de production alternatif est le poulailler urbain. Certaines municipalités d’Amérique du Nord en font aujourd'hui l'expérience et la ville de Seattle va même jusqu'à offrir des formations (City Chickens 101) aux habitants pour élever leurs propres poules (jusqu'à 8 poules par personne). À Montréal cependant, l'élevage urbain est interdit depuis 1966 pour, entre autres, des raisons sanitaires et de bon voisinage.

 

Et la justice animale dans tout cela?

Un mode de production comme le poulailler urbain répond aux valeurs décroissancistes à condition de limiter le souci de justice au sort des humains. À partir du moment où nous intégrons la justice animale dans notre tableau, les choses se compliquent. En effet, même si des modes de production plus soutenables peuvent sembler atténuer la souffrance animale en réduisant le nombre d'animaux abattus et en améliorant leur qualité de vie, cela ne résout pas tous les problèmes sur le plan moral. Est-ce bien légitime dans le fond d’élever des animaux sensibles, doués d’intelligence, dans le but de les manger ?

 

Pour le philosophe Peter Singer, auteur du best-seller La libération animale, l’essentiel est d’éviter aux animaux sensibles les souffrances inutiles.[3] La consommation de viande n’est donc pas en elle-même à prohiber. Il faut en finir en revanche avec l’élevage intensif. La perspective est "welfariste" : il s’agit avant tout d’améliorer le bien-être des animaux, en tenant compte de leur sensibilité. Un élevage conçu selon le principe de l’autoproduction, dès lors qu’il est pratiqué avec ce souci du bien-être animal, est donc acceptable.

 

Tel n’est pas le point de vue d’autres penseurs qui réfléchissent à ces questions. C’est le cas par exemple de Melanie Joy, auteure du livre Why We Love Dogs, Eat Pigs and Wear Cows – An Introduction to Carnism.[4] Cette professeure de psychologie défend l’abolition pure et simple de la consommation de viande animale. Ses valeurs nutritives pour l’être humain ne justifient pas sa consommation. Il existe des sources de protéines, nécessaires à la bonne santé des êtres humains, dans les végétaux. Consommer de la viande relève alors d'une idéologie: le carnisme. Dans cette optique, les modes de production alternatifs plus sains (bio-carnisme), plus soutenable (éco-carnisme) et plus compatissants pour la souffrance animale ne sont qu'une façon de préserver cette idéologie face aux critiques dont fait l’objet de plus en plus la consommation de viande. La production de "viande heureuse" (welfarisme), sociale et écologique n’est qu’un avatar du "backlash" de l'idéologie carniste : le néo-carnisme. Les animaux sensibles devraient non seulement avoir le droit de ne pas subir des souffrances inutiles, mais aussi le droit à la vie, comme leurs semblables hominidés!

 

Végétarisme, Végétalisme et Véganisme

La définition la plus large du végétarisme correspond à l'ovo-lacto-végétarisme. Il exclut la consommation de chaire animale et se limite aux végétaux, aux champignons et aux aliments d'origine animale comme le miel, les œufs, le lait ainsi que leurs produits dérivés. Les végétaliens excluent tous les produits d'origine animale de leur régime. Le véganisme quant à lui s'aligne avec le végétalisme mais dépasse la simple notion de régime alimentaire. C'est davantage un mode de vie basé sur le refus de l'exploitation animale. Il exclut donc tous les produits issus de leur exploitation ou testés sur eux (laine, soie, cosmétiques, loisirs, etc.).

 

Le mot de la faim

Faut-il alors abolir notre consommation de viande et de produits d’origine animale? Il faut considérer ce que nous consommons dans une perspective large pour ne pas tomber dans le piège d'un bien pour un mal. Il est effectivement parfois plus dommageable de consommer des produits agricoles issus de l'agriculture industrielle, à tous les niveaux d'analyse que nous avons discutés, que de continuer à consommer de la viande.

 

Pour illustrer ceci, encore une fois sur le terrain de la justice animale, le scientifique australien Mike Archer démontre que si nous remplacions notre consommation de protéine animale par des protéines d'origine végétale issues de l'agriculture industrielle, 25 fois plus d'animaux sensibles (souris, ragondins, etc.) pourraient être tués parce qu’ils sont considérés nuisibles pour les cultures. Selon l'étude, il faut tuer 2,2 bovins en moyenne pour produire 100kg de protéines animales alors que 55 animaux sensibles sont tués pour produire 100kg de protéines d'origine végétale.[5] Devenir végétarien par souci du bien-être animal suppose donc de faire attention au mode de production des végétaux que l’on consomme. Et à nouveau, les modes de production non-industriels sont à privilégier.

 

Enfin, la position vegan défendue par Mélanie Joy tient la route tant que la consommation de viande est un choix, mais pas une nécessité. Les peuples du Grand Nord ou les populations dont l'accès à des sources variées de nourriture est limité n'ont pas le choix que de manger de la viande. Dans ce cas, les modes d'élevage animal alternatifs que nous avons évoqués redeviennent acceptables. Plus généralement, ces pratiques restent cohérentes avec les valeurs fondamentales de la décroissance. Elles sont bien plus soutenables, bien moins injustes et bien moins aliénantes que celles qui fondent l’élevage industriel. La position « décroissanciste » n’est pas forcement pro-vegan ou abolitionniste. Il s’agit plutôt d’une position modérée, prônant avant tout une réduction très significative de la consommation de viande dans le monde.

Notes

[1] Au nom de par l'Animal and Ecological Terrorism Act. Voir le court reportage à ce sujet : "ALEC, Activists and Ag-Gag"  produit par Okapi Production, LLC et le Schumann Media Center, Inc.

[2] FAO, Livestock's long shadow, Rome, 2006 - http://www.fao.org/docrep/010/a0701e/a0701e00.HTM

[3] Peter Singer, La libération animale, Paris, Payot, 2012.

[4] Melanie Joy, Why We Love Dogs, Eat Pigs and Wear Cows – An Introduction to Carnism, Conari Press, 2011.

[5] Mike Archer, “Ordering the vegetarian meal? There’s more animal blood on your hands”, The conversation, 15 décembre 2011 - http://theconversation.com/ordering-the-vegetarian-meal-theres-more-animal-blood-on-your-hands-4659

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