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Numéro 2

Un pneu à la fois!

Abrielle Sirois-Cournoyer, Gorana Govedarica, Franck Lecocq

Un pneu à la fois!

Comment trouver à se loger dans le respect des limites biophysiques de la planète, sans reproduire ou aggraver les injustices de nos sociétés et sans non plus dépendre de macro-systèmes (énergie, transport, commerce…) sur lesquels nous n’avons pas de prise? C’est en partant d’une question de ce genre que, dans les années 1970, l’architecte-hippie-utopiste Michael Reynolds1 a développé un type d’habitation alternatif et novateur, dans un désert du Nouveau-Mexique, en utilisant les déchets de la société de consommation, et en particulier les pneus, dont la production mondiale dépasse les 3 millions par jour2! C’est ainsi que sont nés les earthships – les « géonefs », en français. Ces abris, qui évoquent des maisons de Hobbit, possèdent de nombreux atouts dans la perspective de sociétés post-croissance.

 

La magie des pneus

Classiquement, les murs d’un géonef sont constitués de pneus usagés remplis de terre compactée. Comme des briques, ces pneus sont empilés pour former les murs extérieurs. Pour les joindre, on utilise de l’argile humide, parfois accompagnée de canettes d’aluminium ou de débris de verre pour solidifier l’ensemble3. On emploie également de la glaise pour combler les cavités et lisser les murs intérieurs et extérieurs.

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’utilisation de pneus usagés n’est pas un choix arbitraire. Il s’agit bien sûr de réutiliser des déchets résiduels parmi les plus difficiles à recycler, mais surtout de tirer parti de leurs propriétés thermiques exceptionnelles. L’utilisation de pneus remplis de terre, d’une part, et le fait d’enterrer les faces nord, ouest et est du géonef, d’autre part, confèrent en effet à celui-ci une grande inertie thermique4. Lorsque l’équilibre thermique est atteint, la température ambiante se stabilise, été comme hiver, aux alentours de 20 °C sans recourir à un système de chauffage5.

 

Autre élément fondamental et caractéristique des géonefs: l’orientation au sud d’une façade vitrée qui s’étend sur toute la largeur de la maison et permet de bénéficier de la chaleur des rayons du soleil en hiver6. Pendant l’été, le soleil, plus proche de son zénith, laisse la maison dans l’ombre, tandis que les murs de terre absorbent la chaleur des pièces, pour ensuite la libérer au cours de la nuit7.

 

 

À l’arrière, le mur est complètement enterré, ainsi que, le plus souvent, les murs latéraux, ce qui permet de rafraîchir l’espace intérieur en été. Au bas de ce mur nord, opposées aux baies vitrées à l’avant, des bouches d’aération rafraîchissent la maison. Des dispositifs avec de petites fenêtres et des rideaux installés sur les baies vitrées permettent également de réguler la température8.

 

Telles sont les caractéristiques élémentaires du modèle « classique » des géonefs. Cependant, de nombreuses variantes existent, selon la situation géographique et les désirs des constructeurs.

 

Une maison autonome

Outre son mode de fabrication, qui dispense de recourir aux compétences d’un ingénieur et d’un architecte, cette maison est conçue pour favoriser l’autonomie de ses habitants, notamment en ce qui concerne leurs besoins en énergie et en eau9.

 

Du fait de son architecture, le géonef ne nécessite pas en principe de système de chauffage ou d’air conditionné. L’électricité qu’il consomme pour l’éclairage et certains appareils ménagers ou récréatifs provient du soleil, des vents (éoliennes) ou encore du sol (géothermie10) et peut être produite localement au moyen de dispositifs relativement simples. Cette électricité est stockée dans des piles pour pouvoir être utilisée même lorsqu’il n’y a pas de vent ou de soleil. Il est ainsi possible de satisfaire assez aisément les besoins en énergie d’une famille11. En ce qui concerne les géonefs construits au Québec, on y ajoute un système de chauffage d’appoint pour faire face aux conditions hivernales difficiles12.

 

Par ailleurs, l’approvisionnement autonome en eau est garanti par un système de récupération des eaux pluviales et de la neige sur le toit13. L’eau peut d’ailleurs être réutilisée jusqu’à quatre fois dans un géonef. Après avoir été recueillie dans une citerne, elle est filtrée mécaniquement jusqu’à devenir potable14. Grâce à une pompe électrique, elle est distribuée dans les robinets et les douches. À l’étape suivante, l’« eau grise » nourrit les plantes comestibles, qui la filtrent par leurs racines, et elle est ensuite acheminée vers les toilettes. Par la suite, cette eau devenue « noire » est dirigée vers la fosse septique solaire où elle est réchauffée par le soleil, puis vers un champ de lixiviation15 pour nourrir les plantes extérieures.

 

Enfin, grâce au dispositif de recyclage de l’eau, la maison devient également un lieu propice à la culture de légumes et de fruits en autoproduction tout au long de l’année, ce qui permet en même temps aux habitants de se reconnecter à la nature.

 

Produire moins et partager plus!

Au cours du XXe siècle, le secteur de la construction s’est appuyé massivement sur la technique du béton armé. Résultat: le sable est aujourd’hui, après l’air et l’eau, la troisième ressource naturelle la plus utilisée dans le monde. Sa surexploitation affecte gravement la biodiversité sous-marine, mais contribue aussi tout simplement à la disparition des plages16… Il est donc essentiel d’abandonner au plus vite cette technique au profit de modes de construction soutenables.

 

Le géonef, dans la mesure où il repose sur le recyclage de certains de nos déchets les plus problématiques et sur l’utilisation de ressources locales, pour partie renouvelables (terre, énergies alternatives, eau de pluie, etc.), satisfait parfaitement à la première des exigences de la décroissance: produire moins. En outre, il est conçu pour se fondre dans le paysage, tout à l’opposé des constructions de la civilisation industrielle. Il possède donc de précieux atouts du point de vue écologique. Et en contribuant ainsi à la préservation de la nature, il constitue une manière d’habiter le monde qui est moins injuste à l’égard des autres êtres vivants, humains et non humains, et des générations futures.

 

Bref, ces maisons « débranchées » (off-grid) qui tendent à l’autosuffisance paraissent de bonnes candidates pour une habitation décroissanciste, tout en offrant un confort suffisant et un cadre de vie généralement très esthétique.

 

Le géonef comme solution idéale?

Pourtant, le géonef n’est pas parfait. En premier lieu, l’utilisation des panneaux photovoltaïques n’est pas au-dessus de tout soupçon. Il est vrai que l’énergie solaire est une source d’électricité inépuisable et que ses effets sur l’environnement sont inexistants pendant l’utilisation. Néanmoins, l’impact environnemental du photovoltaïque n’est pas négligeable, que ce soit au moment de l’extraction des matériaux, de la production des panneaux solaires, de leur transport ou de leur recyclage, leur durée de vie étant estimée à vingt-cinq ans. Certains de ces panneaux sont faits à partir de silicium, principal composant du sable, utilisé à l’excès dans la construction. Surtout, les substances servant à nettoyer les machines qui les fabriquent sont une source d’émission de plusieurs gaz à effet de serre17. Pour autant, au-delà du débat sur les panneaux solaires et leur bilan écologique, notons qu’ils ne sont pas indispensables au fonctionnement des géonefs, qui peuvent produire leur énergie à partir de petites éoliennes ou de la géothermie.

 

Par ailleurs, même si elle repose en partie sur des matériaux recyclés obtenus gratuitement et sur des techniques relativement simples, la construction d’un géonef requiert un travail physique important. Prise en charge par un entrepreneur spécialisé, elle représente un coût équivalent à celui d’une maison conventionnelle de même taille (environ 225 dollars par pied carré ou 300 000 dollars pour un géonef d’une chambre et une salle de bain18). L’autre solution consiste à faire appel à des bénévoles, ce qui n’est ni toujours très simple ni complètement gratuit! C’est toutefois la stratégie la plus fréquente. Elle permet de tisser des liens et de partager des connaissances, comme ce fut le cas par exemple pour la construction d’une serre de type « earthship » à la ferme Morgan, dans les Laurentides19, ou pour le premier géonef construit au Québec, par Hélène Dubé et Alain Neveu, l’Es-Cargo20.

 

Enfin, le géonef dans sa version standard ne semble pas vraiment adapté au milieu urbain du fait de ses caractéristiques architecturales et des normes de construction municipales strictes21.

 

Signalons toutefois le projet de géonefs urbains lancé par Michael Reynolds en Haïti dans le cadre de HELP (Haiti Living Eco Project22). Ce projet vise à construire pour les plus démunis des grappes de huit géonefs partageant un certain nombre de commodités et qui pourraient garantir à leurs occupants un confort et une autonomie très appréciables, à faible coût. Gageons que lors d’un événement aussi dévastateur que le tremblement de terre de 2010, ce type d’habitat aurait offert à ses occupants une sécurité et des possibilités de reconstruction/réparation bien plus importantes que les constructions classiques ou les bidonvilles...

 

Au total, les géonefs ne sont donc pas sans défauts mais constituent tout de même une solution très prometteuse. Bien mieux que nos habitations actuelles, ils peuvent nous permettre de respecter les trois valeurs clés de la décroissance: soutenabilité, justice et autonomie.

 

Notes

1 Garbage Warrior, film d’Oliver Hodge, Royaume-Uni, 2007, 86 minutes.

2 Pour plus de données statistiques, voir Planétoscope, « Production mondiale de pneus », [www.planetoscope.com/automobile/924-production-mondiale-de-pneus.html].

3 Bryan Welch, « Earthships: The Power of Unconventional Ideas », Mother Earth News, no 250, 2012, p. 77, [www.motherearthnews.com/green-homes/earthships-michael-reynolds-zb0z12fmzsto.aspx].

4 Nature & construction, « Fiche de savoir 13: l’inertie thermique », 2010; récupéré le 15 mars 2016 de [http://nature-construction.com/fiches/fiche-de-savoir-13-linertie-thermique/]. L’inertie thermique est le potentiel de stockage thermique d’un matériau. Plus l’inertie thermique d’un matériau est grande, plus sa capacité à emmagasiner la chaleur pour la redistribuer plus tard est importante. Le matériau, appelé « masse thermique », capte la chaleur le jour pour la diffuser lentement la nuit.

5 Maison bioclimatique, « Maison Earthship – principe », 2014, [www.maison-bioclimatique.info/maison-bioclimatique-sous-terre/].

6 Archibio – Habiter autrement, « Earthship », [www.archibio.qc.ca/decouvrez-earthship].

7 Robert Steuteville, « Scrap Tire Homes Keep Rolling Along », BioCycle, vol. 36, no 11, novembre 1995, p. 58-59.

8 Michael Reynolds, Comfort in Any Climate, Taos (Nouveau-Mexique), Solar Survival Press, 2000.

9 Christine Weeber, « Building Green: Earthship Draws Energy from Sun, Surroundings », The Boulder County Business Report, janvier-février 2006, p. 23A-26A.

10 Alternative et autonomie, « Les earthships », [https://decroissons.wordpress.com/habitat/maisons-autrement/les-earthships/].

11 Alter Ec’home (2013), « Un habitat autonome: la géonef (ou earthship) », 2013, [www.alter-ec-home.com/2013/01/11/un-habitat-autonome-la-geonef-ou-earthship/].

12 Hélène Dubé, entrevue téléphonique menée par Abrielle Sirois-Cournoyer le 27 novembre 2015 à HEC Montréal.

13 Build It Solar, « Earthship Water System », [www.builditsolar.com/Projects/SolarHomes/Earthship/Visit/WaterSystem.htm].

14 Earthship Biotecture, « Water », [http://earthship.com/Systems/water].

15 La lixiviation (du latin lixivium, « lessivage ») est le phénomène de percolation par lequel l’eau dissout des matières solides du sol. Dictionnaire environnement, s.v. « Lixiviation », Actu environnement, [www.actu-environnement.com/ae/dictionnaire_environnement/definition/lixiviation.php4].

16 Le sable, enquête sur une disparition, film de Denis Delestrac, France/Canada, 2013, 74 minutes. Voir le résumé que le cinéaste en fait dans « Le sable: enquête sur une disparition », dans Yves-Marie Abraham et David Murray (dir.), Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance, Montréal, Écosociété, 2015, p. 174-182.

17 Ces gaz à effet de serre sont l’hexafluoroéthane, le trifluorure d’azote et l’hexafluorure de soufre. Voir « Le photovoltaïque, ce conte de fée », Arte, Futur-Arte, 13 janvier 2016, [http://future.arte.tv/fr/le-photovoltaique-cest-pas-si-fantastique/le-photovoltaique-ce-conte-de-fees]. Voir aussi Deep Green Resistance France, « Technologies vertes – Foire aux questions », [http://deepgreenresistance.fr/technologies-vertes-foire-aux-questions/].

18 Trent Wolbe, « Escape to Earthship: Building a Home for the End of Days », The Verge, 29 novembre 2012, [www.theverge.com/2012/11/29/3693164/escape-to-earthship-taos-michael-reynolds].

19 L’avenir, film de Nicolas Goyette, Québec, Funambules Médias, 2015, [https://vimeo.com/128419245].

20 Hélène Dubé, entrevue téléphonique citée, 2015.

21 Ibid.

22 Earthship Biotecture, « Haïti », [http://earthship.com/haiti].

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