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Numéro 4

Le burn-out ou l'autre limite écologique

Benoit Genest, Margaux Manent-Duléry, Silène Sautegeau-Gerschel

Le burn-out ou l

De nombreuses études médicales, psychologiques et psychiatriques rapportent le burnout à la sphère individuelle en décrivant ses principaux symptômes : insomnies, démotivation ou sentiment d’incompétence. Pourtant, le burnout s'inscrit dans un contexte socio-économique qui transcende et précède l'individu. Loin d'être réductible à un phénomène individuel, cette « épidémie » des temps modernes est corrélée aux rapports de productions capitalistes, eux-mêmes suspendus aux impératifs de croissance et de productivisme.

Conçu à la fois comme un mal moderne et comme une réponse physiologique à un mode d'organisation du travail, le burn-out prend une tout autre forme et doit être interrogé en lien avec sa signification dans nos sociétés. Cet article formule deux hypothèses. D’une part, la croissance économique présume de nos forces (physiques comme psychologiques). D’autre part, le burnout est un phénomène psychique - une forme de dépression - qui se manifeste du fait de l’impératif de croissance néolibérale, et qui est susceptible de se dissiper dès lors que cette même croissance sera congédiée au profit de la décroissance.  

 

Une brève histoire du travail

 

Une évidence se dégage des sociétés croissancistes : le travail est devenu une finalité en soi qui prend les traits d'un fétichisme. Dès les premiers enclosures et dès les premiers balbutiements du libéralisme, le travail a servi à produire davantage que le nécessaire[1]. Peu importe ce qu’elle signifie, l’opulence générale est à l’agenda du jour, et ce, depuis La Richesse des Nations d’Adam Smith (1776). Or, cet objectif insatiable s’est monnayé par une pression toujours plus accrue sur le travailleur. Présumant d’une nature humaine paresseuse, les premiers bourgeois se sont assurés d’instaurer un management à saveur militaire, dont Fayol et Ford ont été les plus fameux représentants. Or, par une suite de bonnes intentions mal dirigées, le management a ensuite présumé une nature humaine en pleine possession de ses capacités, au moment même où le néolibéralisme faisait son entrée en scène et sapait le fondement des acquis sociaux.

            De la fin des Trente Glorieuses jusqu’à l’effondrement de l’URSS, la compétition s’immisce dans tous les pores des sociétés mondialisées, tandis que le management change de paradigme et s’arrime à la croissance néolibérale. Véritable révolution copernicienne, le management néolibéral s’empare du sujet, « l’unidimensionalise » et le responsabilise de son succès ou de son échec dans l’univers entrepreunarisé (Solé). Toute une littérature romantique bon marché se construit autour des « self-made men », des récits héroïques de gens d’affaires qui soutiennent à eux seuls le monde entier (Atlas Shrugged de Ayn Rand, par exemple), ou autres livres et conférences de gestion personnelle (temps, étiquette en entreprise, rapports professionnels et familiaux, etc.). En somme, le sujet est appelé à s'abîmer dans son identité professionnelle et à fondre sa réalisation de soi avec son travail marchand. Or, cette tyrannie sécrète des phénomènes bizarres comme la surmédicalisation et le malaise psychique. C’est sur ce socle que se tient le burnout, qui n’est peut-être rien d’autre qu’une réaction biologique à la croissance effrénée.

 

Le burnout : quand corps et esprit ne suivent plus

 

Début 2014, le cabinet de prévention des risques psychosociaux Technologia estimait à plus de 3 millions le nombre d’actifs français en risque élevé de burnout. Dix-sept pour cent se disent potentiellement en situation de burnout, et plus de trois sur dix (31%) rapportent être confrontés à ce problème dans leur entourage professionnel (étude publiée par l’institut Think Great Place to Work, 2015). Alors qu’aux États-Unis, plus de 10 millions de personnes sont sans emploi (US Bureau of Labor Statistics), un pourcentage important de travailleurs américains – grimpant depuis 2009 - ne veulent pourtant rien d’autre que quitter leur emploi.

Ces chiffres élevés renvoient à un premier problème : le burnout est absent des classifications des troubles mentaux faisant autorité (le manuel DSM-IV, de l'Association américaine de psychiatrie, le classement CIM-10, de l’OMS). Cette absence de définition officielle rend d’autant plus difficile sa reconnaissance. Paradoxalement, alors que les malades tentent de se soigner à coups de médicaments, il n’existe qu’une description du syndrome. Parallèlement, l’on constate que nous évoluons dans une société de la surmédicalisation et des antidépresseurs et de consommation de stimulants en tous genres (café, boissons énergisantes, Ritalin). En ingérant ces engrais artificiels, de la même façon que l’on présume des ressources biophysiques de la planète, les limites du corps ne sont plus acceptées.

Depuis une trentaine d’années, des experts tentent toutefois de définir le phénomène : le psychologue Herbert Freudenberger le définit comme « l’effondrement physique ou mental causé par un excès de travail ou de stress » (1974). Plus récemment, Christina Maslach détermine trois éléments centraux : épuisement physique et mental, les gens sont vidés ; atteinte massive émotionnelle, les individus sont « carbonisés », sans émotion ; enfin le sentiment d’inaptitude. Également, l’on trouve comme symptômes précis, l'insomnie, des maux d’estomac et de tête, une « surchauffe » (irritabilité, mauvaise concentration, comportement changeant), une solitude humaine mêlée de surconnexion aboutissant au blurring, nouvel anglicisme manifestant cet effacement entre les sphères privée et professionnelle.

Quels profils sont les plus touchés ? Le profil correspond surtout aux dévoués, ayant souvent suivi une bonne scolarité, perfectionnistes, en quête de reconnaissance. En bref, un surinvestissement exemplaire, récupéré par l’entreprise. Et quelle est l’origine de ce surinvestissement ? Selon les auteurs du Coût de l’excellence (1991), il vient, d’une part, d’un mouvement initié aux États-Unis et au Japon, d’un nouveau style de management visant la quête d’une volonté d’excellence dans un esprit compétitif, et, d’autre part, de la position de l’entreprise comme « lieu de développement individuel de ses agents à la recherche d’un idéal » (p. 21). Ce qui a donc créé cette nouvelle forme de gestion, le « management par l’implicite » dont les principaux traits sont des attentes toujours plus hautes de la part de l’individu, sans que les objectifs ne soient clairement formulés. Le paradoxe est alors le suivant : l’individu est reconnu tant qu’il respecte le modèle de comportement imposé par l’entreprise (p. 135).

Ce qui accélère et intensifie le processus du burnout, c’est que l’organisation engendre chez l’individu des sentiments contradictoires, si bien que certains peuvent adopter un comportement schizophrène (amour-hostilité identifié par Bateson). Les auteurs du Capitalisme paradoxant (2015), résument ainsi : « On demande aux individus d’être des canards sauvages apprivoisés ! Ils doivent être créatifs tout en étant conformes à ce qu’on attend d’eux ». Originaux et rigoureux, incessamment informés des faits organisationnels, mais concentrés sur leurs dossiers, en forme, mais éveillés quand leur boss envoie des mémos à 2h du matin. Davantage, parce qu’on leur demande de supporter un projet d’amélioration continue et infinie passant par la coopétition, ces tensions sont intériorisées, et les gens ne se sentent jamais à la hauteur. Il y a malaise, black out.

En conséquence, nous assistons au phénomène de « contre productivité » expliqué par Illich (2003) : les techniques industrielles créent des agents surproductifs, engendrant dans plusieurs cas des individus malades qu’il est difficile de réparer – n’étant pas (encore) des machines. Au final, même les profits de l’entreprise sont grugés par les soins consacrés au traitement des maladies mentales au travail : un rapport de Santé Canada le chiffre à 14% du profit annuel des entreprises canadiennes - à peu près 16 milliards de dollars. Ces remarques nous permettent désormais d'aborder des solutions décroissancistes.

 

Quelles solutions à la combustion ?

 

Des solutions partielles existent aujourd’hui afin de limiter l’impact de la croissance sur la vie privée des individus, comme le droit à la déconnexion, adopté avec la loi sur le travail en janvier 2016. Ce droit permet aux salariés français de ne pas répondre aux sollicitations de la part de leur employeur, à partir d’une certaine heure. Dans quel but ? Celui d’éviter que la sphère du travail ne s’étende trop sur la vie privée de la personne.

            Cela dit, parce que burnout - explosion simultanée du corps et de l’esprit - et exploitation illimitée des ressources naturelles - menant à une crise majeure future - sont les deux faces d’une même pièce, il s’agit de reconnaître que la croissance ne peut continuer sur sa lancée, telle un “char en feu” (Marx). Le burnout nous confronte plus directement au problème, analyse empathique et microscopique de ce qui se passe à échelle planétaire. Pour en guérir, collectivement, il n’y a guère d’autre solution que de rompre avec le modèle des sociétés de croissance.

 

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Bibliographie

 

Arendt, Hannah (1983) Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, coll. Pocket Agora, Paris

Aubert, Nicole, De Gaujelac, Vincent (1991), Le coût de l’excellence, Éditions du Seuil.

Cornelius Castoriadis, « Anthropologie, philosophie, politique », La montée de l’insignifiance, Paris, Seuil, 1996

De Gaujelac, Vincent, Hanique, Fabienne (2015), La capitalisme paradoxant. Un système qui rend fou, Éd. du Seuil.

Freudenberger, Herbert J. (1974) « Staff burn-out », Journal of Social Issues, vol 30, pp159-165.

Illich, Ivan « Les deux dimensions de la contre-productivité institutionnelle », in Œuvres complètes. Volume 1, Paris, Fayard, 2003

Kirouac, Laurie (2015) L’individu face au travail. Sociologie de l’épuisement professionnel, PUL.

Marx, Karl (1867), Le Capital, livre I, 3ème section, trad. J.Roy, Éd Sociales, 1950.

Maslach, Christina (2011) Burn-out. Le syndrome d’épuisement professionnel

Smith, Adam, (1776) Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, t.I, Paris, Guillaumin, réédition de 1843 (trad. Germain Garnier, Adolphe Blanqui)

Solé, Andreu (2009) « Prolégomènes à une histoire des peurs humaines », in Jérôme Méric, Pesqueux, Yvon, Solé, Andreu (éd.), La « Société du risque ». Analyse et critique, Economica.

 

Web

http://www.huffingtonpost.com/2013/07/30/worker-burnout-worldwide-governments_n_3678460.html

http://www.lexpress.fr/emploi/gestion-carriere/burn-out-sait-on-vraiment-de-quoi-l-on-parle_1638873.html

http://www.telerama.fr/idees/travail-peut-on-resister-aux-injonctions-paradoxales-sans-peter-un-boulon,126025.php

Trudel, P. (2017). Le droit à la déconnexion. Le Devoir. Repéré à : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/493861/le-droit-a-la-deconnexion

 

 

 

[1] Comme le rappelait Marx cependant, le surtravail n’est pas une invention de la société bourgeoise. Il ne prend qu’une forme nouvelle, qui succède au servage et à l’esclavage : le salariat.

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